Séjour de recherches, Hiver 2008-2009
POUR REGARDER LE DIAPORAMA DE TOUT LE VOYAGE, CLIQUEZ ICI.
L’enquête sur les fosses communes, leur localisation, les conditions de concentration et d’extermination des Juifs d’Ukraine s’est déroulée pour cette 19ème fois dans la région sud de Lvov, une région qui avait largement commencé à être investiguée dans ces parties nord et centre. La partie méridionale de cette région se distingue par un nationalisme très affirmé, une forte présence polonaise, de nombreux gréco-catholiques, une très grande difficulté à y interroger des témoins.

Le 7 janvier 2009 dans la région de Biborka (Ukraine), un témoin montre à l'équipe de Yahad In Unum un cimetière juif. © Erez Lichtfeld/Yahad In Unum
Les nationalistes ukrainiens parlent
Néanmoins, nous avons collecté un grand nombre de témoignages de nationalistes qui souhaitaient parler. L’un d’entre eux, celui de Iaroslav, membre de l’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne), nous a relaté le schisme du mouvement nationaliste ukrainien (OUN). Selon lui, dès 1933, Bandera, séduit par les idées d’Hitler, aurait conclu un accord secret avec ce dernier. Melnyk, le leader de l’OUN, en 1940, n’étant pas favorable à une indépendance de l’Ukraine par le biais d’un rapprochement des nazis, Bandera, alors chef d’une faction radicale de l’OUN, décida en 1940 de scinder officiellement l’organisation en 2 parties : celle des banderistes et celle des melnykistes. Le témoin a assisté et même participé à cette réunion publique du mouvement nationaliste ukrainien en plein centre de Lvov au cours de laquelle Bandera, en l’absence de Melnyk, a déclaré que l’OUN ne se débarrasserait des Soviétiques qu’en collaborant avec les Nazis.
Cet homme, né en 1918, est également un des rares témoins encore en vie et acceptant de parler de la sortie des corps des victimes ukrainiennes nationalistes de la prison Brigita de Lvov. Ces nationalistes avaient été massacrés par les Soviétiques tout juste avant leur retraite. Les Allemands, à leur arrivée, conscients des conséquences potentielles pour les Juifs de la découverte de ces corps, ont ouvert la prison, ont forcé les Juifs à en sortir les corps les accusant d’être les responsables de ces crimes sous les yeux des familles des victimes.
On a souvent pensé que les nationalistes ne témoigneraient pas de la Shoah, or, il semble que cela n’est pas tout le temps le cas, nationalisme ukrainien ne paraît pas aller de pair avec antisémitisme de manière systématique.
Nouvelles catégories de réquisitionnés
Notre enquête dans un village du sud de Lvov, Bibrka, nous a permis de découvrir une nouvelle catégorie de réquisitionnés par les Allemands : ceux qui étaient forcés de sortir les meubles des maisons juives à l’issue de la liquidation du ghetto. Un témoin nous a décrit en détails comment lui et d’autres réquisitionnés passaient les meubles par les fenêtres des bâtiments, les faisaient coulisser avec des cordes le long des maisons, avant que les meubles des Juifs ne soient transportés jusque dans la synagogue pour y être vendu ou distribué.
Ce même témoin a dû également creuser des fosses de 4m sur 4m dans une sablière à côté de la briqueterie de la ville où étaient fusillés les Juifs qui avaient été arrêtés dans leur cachette après la fusillade principale. Après avoir creusé une fosse, lui et ses camarades se sont cachés et ont été témoins de l’assassinat : des Juifs (hommes, femmes et enfants) sont descendus sur ordre allemand dans la fosse, se sont couchés par terre, cinq à six bourreaux ont tiré sur eux d’en haut de la fosse avec une carabine.
Autre nouvelle catégorie de réquisitionnés recensée : ceux qui apportent aux travailleurs forcés juifs ce que ces derniers avaient en guise de nourriture. Un témoin, Bogdan, nous a avoué avoir transporté tous les lundis pendant plusieurs mois la nourriture prévue pour les Juifs du camp du village qui travaillaient à l’extraction de pierres. Ce transport était organisé via le maire du village qui avait nommé une équipe différente pour chaque jour de la semaine, responsable de cette livraison de la cuisine jusqu’au lieu de travail forcé des Juifs.
Cet homme livrait également de la nourriture aux Juifs qui travaillaient le long de la route. Là, il semble qu’une ligne téléphonique secrète entre Berlin et Vinnitsa a été mise en place grâce à la main d’œuvre juive. Jusqu’à présent, on savait que les Juifs avaient dû construire une route qui allait jusqu’à Vinnitsa, mais l’installation d’une ligne de communication entre Berlin et Vinnitsa (ville renfermant un des bunkers d’Hitler) était inconnue, elle confirme les vues colonialistes d’Hitler sur l’Ukraine et sur la place spéciale de Vinnitsa dans ce projet. Cette ligne est toujours utilisée à ce jour.
Lumière sur l’histoire d’un camp de travail et d’extermination juif
Yahad est également retournée enquêter dans un petit hameau au sud-est de Lvov, Iaktoriv, où les Nazis avaient organisé un énorme camp qui s’est avéré être un camp d’extermination (que nous n’avions pas réussi à localiser au tout début de nos recherches). Grâce à plusieurs nouveaux témoins, nous avons pu enfin retrouvé les baraques de cet ancien camp, aujourd’hui un asile pour handicapés mentaux. Un vieil homme, Bogdan, historien local, témoin de tout ce qui s’est passé dans ce camp alors qu’il faisait paître ses vaches, nous a raconté comment un Allemand, pour s’entraîner à tirer, faisait jeter du haut du mirador au centre du camp des petits enfants juifs sous les yeux de leurs mères et les fusillait dans leur chute.
Il nous a également montré les 2 fosses principales du hameau. L’une est tout près du camp, pour ne pas dire devant : c’est dans celle-là que les Allemands “fainéants et trop ivres” tuaient les Juifs retenus dans le camp dans une fosse à bestiaux. L’autre fosse se trouve beaucoup plus loin du camp et du hameau : c’est là où l’on a exécuté la majorité des Juifs, notamment afin d’éviter que les odeurs des corps en décomposition ne viennent jusqu’au camp où dormaient également les Allemands…
Une femme de ce même hameau, Olga, a pu voir 2 nazis arrêter 2 de ces voisines, Poussia et Rouftia, et les fusiller avec un sniper du haut d’un arbre, soi-disant parce qu’ils ne pouvaient pas le faire de près en raison de la beauté des 2 jeunes filles juives. Comble de l’horreur, les corps des 2 malheureuses ont ensuite été l’objet de l’amusement des Allemands, qui les ont mis avec d’autres cadavres contre un mur du camp avant de les arroser d’eau.
Opération 1005
Dans 2 villages, Chtchirets et Gorodok, nous avons également eu la confirmation de ce que nous avons trouvé dans les archives soviétiques et allemandes : les nazis, en vue de l’élimination des preuves, envoyaient des commandos chargés de faire disparaître les corps des victimes juives fusillées. Un témoin nous a décrit la scène : un camions noir, couvert, est arrivé une nuit dans le village, a ouvert une des petites fosses, a déterré les corps, les a chargés dans la camion et s’en est allé. Un seul élément nous semble peu clair : pourquoi vider les petites fosses et pas les fosses massives ? Un symposium organisé conjointement par Yahad-In Unum, la Sorbonne, le Collèges des Bernardins, et l’USHMM à Washington aura lieu en juin 2009 à Paris et tentera d’éclairer cette opération visant à l’élimination des preuves, appelée “opération 1005″.
Exécution par le feu
Dans toute cette zone de l’Ukraine, nous avons également noté un grand nombre de bâtiments du ghetto, en particulier des synagogues, dans lesquels les Allemands enfermaient les victimes juives, avant de verser de l’essence tout autour du bâtiment et d’y mettre le feu. Nos interrogatoires nous ont permis de connaître de nouveaux éléments sur cette sinistre méthode : les Juifs enfermés de force ou par ruse dans ces bâtiments étaient : des Juifs victimes des épidémies faisant rage dans les ghettos ; des Juifs des hameaux voisins qui n’avaient pas le droit de circuler ; des Juifs faisant partie de ce qu’on appelait les “brigades juives”, équipe de travailleurs juifs gardés en vie par les Allemands.
Avant de mettre le feu, les Allemands ordonnaient au maire du village de Khodorov, de préparer une équipe de pompiers chargée d’empêcher que le feu ne se propage sur les maisons ukrainiennes voisines.
De plus, cette méthode fait appel à une nouvelle catégorie de réquisitionnés : les hommes chargés de l’enlèvement et du transport des cendres et des victimes. 3 de nos témoins faisaient partie des nombreuses personnes sorties de chez elles observant cette scène horrible où le bâtiment brûle, des personnes juives vivantes l’intérieur, où les Allemands tirent sur les victimes qui tentent vainement d’échapper aux flammes et où les pompiers arrosent les maisons voisines afin que le feu n’arrivent pas jusqu’à elle.

11 janvier 2009, région de Iaktoriv (Ukraine) : un témoin indique un lieu d'exécution sur une colline. © Erez Lichtfeld/Yahad In Unum
Mais aussi…
Un témoin que nous avons interrogé pendant plus de 3 heures dans la petite ville de Khodorov a raconté le cas de 2 de ces voisins dont les enfants au lendemain de l’exécution “étaient tout à coup très bien habillés”. Ces garçons, copains de classe du témoin, lui ont raconté que leur père avait été chargé de ramasser les vêtements et autres biens que les Juifs avaient posés non loin de la fosse, ce, pendant l’exécution même. Ils ont apporté ces affaires jusqu’à au centre-ville où les Allemands leur ont permis de prendre quelques habits.
Dans ce village, on compte 1500 victimes, 3 lieux de massacres : 1 dans la forêt, 1 dans le centre-ville à l’endroit de l’ancien cimetière juif et 1 à l’endroit de la synagogue incendiée, aucun n’a de mémorial…
Enfin, une dame, Olia, que nous avons interviewée à Rudki alors qu’elle revenait à peine de l’hôpital, a décrit l’exécution des derniers Juifs du ghetto de son village qu’elle avait vu du grenier de sa maison située à seulement 100m du lieu d’exécution : après avoir amené en camions tous les Juifs condamnés, ces derniers qui savaient ce qui allaient leur arriver attendaient pourtant en silence assis par terre. Ils étaient ensuite violemment forcés d’avancer à mi chemin entre le lieu de rassemblement et la fosse. Là, on leur arrachait leurs objets de valeur, leurs vêtements de qualité, ils devaient jeter le reste dans un feu. Ensuite, ils avançaient au bord de la fosse en forme de L, marchaient le long d’une planche située entre les 2 côtés de l’angle du L. A chaque extrémité du L, se tenaient un Allemand avec une mitrailleuse. Des Juifs devaient ranger les corps dans la fosse.
Le soir, 1700 personnes avaient été fusillées, la fosse mal comblée était fouillée par des chiens attirés par l’odeur des corps. Le témoin n’a pas réussi à manger pendant 2 semaines.
Au terme de ce voyage d’investigation, nous pouvons estimer avoir clos la région de Lvov, région où vivaient plus de 380 000 Juifs avant 1941, l’Association Yahad - In Unum y a trouvé près de 60 sites d’exécution.










