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Yahad in Unum

Séjour de recherche, mai 2009

Skalat, ancien bâtiment du camp de la ville, dont une centaine des 500 Juifs prisonniers ont été sauvés par une attaque des Partisans.

Equipe d’investigation

Patrice Bensimon (interviewer)
Svetlana Birioulova (interprète)
Oleksii Kosarevskyi (interprète)
Anna Mojarova (rédactrice du compte-rendu)
Denis Mouravitski (enquêteur)
Thierry Soval (caméraman)
Mikhaïl Stroutinski (spécialiste balistique)
Nicolas Tkatchouk (photographe)
De retour après 17 jours d’enquête dans la région de Ternopil, l’équipe de Yahad-In Unum souhaite faire part de ses résultats et découvertes.
La région investiguée, qui fait partie de la Galicie, se distingue, tout comme la région de Lviv, par la forte présence de camps de “travailleurs” juifs, articulés autour de l’axe routier Lviv-Vinnitsia. Yahad a décidé de concentrer son voyage sur la localisation de ces camps, des fosses où ont été enterrées les prisonniers de ces camps, sur la recherche des personnes encore en vie qui en ont été les témoins.

Camps de travail ou camps d’extermination ?

L’équipe de Yahad au cours de ce voyage a retrouvé plus de 15 camps, dont ceux de Maksymovka, Romanove Selo, Kamianky, Skalat, Velyki Byrki, Velyky Gloubotchek, Ozerna, Tchortkiv, Novosilka, Dobrianivka.

Première découverte : dans un village ou une ville, pouvait coexister un camp principal et un ou deux petits annexes. A Ozerna, par exemple, il y avait 3 camps : le camp dit “des pauvres” où étaient retenus la majorité des prisonniers juifs de la ville, tous des hommes, tous forcés de travailler à la construction de la route. Il y avait le camp des femmes, qui, en fait, était un petit bâtiment, dans lequel celles-ci devaient laver les vêtements des prisonniers et des gardes du “camps des pauvres”. Il y avait, enfin, le “Freilager” : un bâtiment non gardé, où travaillaient les “spécialistes”, des artisans et des médecins juifs. Mikhaïl (1927) se souvient avoir été soigné par un de ces médecins, que tout villageois pouvait consulter librement et gratuitement.

Grimaïlov, Stanislav (96 ans) a refusé de participer à un pogrom organisé par la Wehrmarcht.

Yahad a également compris que ces camps n’étaient pas cachés, ni coupés du reste du village. A Kamianky, Vladimir (1923) et Dmitri (1928) ont tous deux été amenés à entrer dans le camp. Vladimir pour aller y chercher un Allemand qu’il devait transporter dans une autre ville. Dmitri avec son père, comme une dizaine d’autres paysans, devaient amener plusieurs fois par semaine des légumes à la cuisine du camp et devait emporter les déchets du camp en repartant.

Une autre particularité de ces camps est que, pour la plupart, les fosses où ont été enterrés les Juifs morts d’épuisement, exécutés parce que malades, et ceux fusillés pendant la liquidation du camp, se trouvaient sur le territoire même du camp. A Stoupki, le camp investigué, était, tout d’abord, un camp pour prisonniers militaires soviétiques, puis, un camp destiné aux “travailleurs juifs”. Les prisonniers soviétiques et les “travailleurs juifs” morts de faim et de maladie ont été enterrés dans des fosses du camp.
Lorsque, au printemps et à l’été 1943, les nazis décidèrent d’exterminer ces camps, les fosses en question ont été également utilisées pour les dernières fusillades. Mikhaïl (1927), Maria (1935) à Kamianki et Iakov (1922) à Stoupki ont assisté à l’exécution des derniers prisonniers de ces camps. Tous trois ont raconté que les victimes étaient déshabillées dans les bâtiments des camps, puis, par groupes, étaient amenées à travers un cordon de gardes vers les fosses où les attendaient leurs bourreaux. Ainsi les fosses se trouvent dans le camp, le camp n’est plus un camp de travail mais un camp d’extermination.

Autre fait établi par les enquêteurs de Yahad, la majorité des corps inhumés dans les fosses de ces camps ont été exhumés, puis, brûlés selon la technique de “l’Opération 1005″. Stefania (1934) a témoigné que son père et d’autres habitants de Kamianky ont été forcés, pendant trois jours, de détérrer les corps avec des crochets de ferme, a les “disposés comme des bûches entre deux couches de bois”, les Allemands versaient ensuite de l’essence avant de brûler les corps.
Comble de l’horreur, à Ozerna et Velyky Gloubotchek, les prisonniers juifs, ont été brûlés vivants. Iaroslav (1933) a vu les Allemands obliger chaque Juif à porter une bûche de bois, à se coucher dans la fosse avant d’être aspergés d’un liquide inflammable par les Allemands. A Stoupki, une partie des prisonniers a été enfermée dans un bâtiment du camp et brûlée vivante, comme en témoigne Iakov (1922).

Yahad a également découvert 2 camps qui n’avaient été mentionnés ni dans les archives soviétiques ni dans les archives allemandes : il s’agit du camp de Novosilka, le bâtiment du club du village, dans lequel étaient enfermés une cinquantaine de Juifs qui travaillaient dans la carrière de Skalat ; et du camp de Dobrianivka, qui enfermait environ 200 Juifs, chargés des cultures et des récoltes du kolkhoze où ils vivaient. Les prisonniers de ce camp ont été littéralement massacrés à différents endroits du camp. Le père d’Emilia (1934) et d’autres habitants ont dû, pendant 3 jours, rassemblé les corps et les enterrés dans un silo-fosse.

Grimaïlov, étang au bord duquel 500 Juifs du village ont été fusillés le 5 juillet 1941.

Témoignages des exécutions de juillet 1941

Au cours de ce voyage, Yahad a recueilli de nombreux récits témoignants des premières fusillades des Juifs. Ils mettent en lumière plusieurs éléments majeurs : ces exécutions se déroulaient dès l’arrivée de la Wehrmacht, étaient fomentées et, en partie menées, par cette dernière, faisaient jusqu’à cinq cents victimes, impliquaient systématiquement une partie de la population ukrainienne locale

A Vishnevets, en juillet 1941, Mikhaïl a été témoin du sadisme des soldats de la Wehrmacht, qui ont enfermé un cinquantaine d’hommes juifs dans une cave et ont procédé à un jeu macabre. Les Juifs devaient se frapper les uns les autres : chaque homme qui se retrouvait dans un coin de la cave était frappé par les autres. Le dernier Juif, celui qui est resté en vie, a été fusillé par les soldats.

A Skalat, Lioubomira (1931) a assisté, tout début juillet 1941, à l’arrivée de l’armée allemande à Skalat un samedi, alors que les Juifs se rendait à la synagogue. Un cinquantaine de Juifs a été emmenés et fusillés au pied de la tour de la forteresse de la ville. Markian (1929), lui, a vu le même jour, une cinquantaine de Juifs être contraints d’entrer dans l’eau du lac dans laquelle ils ont été exécutés.

La plus troublante des découvertes a été à Grimaïlov. Dès le 5 juillet 1941, arrivée de la Wehrmacht, un tiers des 1500 Juifs du village a été exécuté. Stanislav (1913) nous a raconté que les Allemands ont proposé leurs armes aux jeunes gens ukrainiens afin que ces derniers tirent sur les Juifs rassemblés au bord de l’étang. Le témoin a refusé, mais “beaucoup d’autres ont accepté”. Pendant 3 jours, les premières victimes juives d’Ukraine étaient alignées par groupe au bord de l’étang, puis fusillées par des Ukrainiens qui se tenaient sur la rive au-dessus. Le groupe suivant devait ranger les corps des victimes les précédant sur le bord de l’étang. Les corps ont été enterrés par la suite dans le cimetière juif, excepté les corps des fugitifs, qui ont été jetés dans un puits situé aujourd’hui sur le territoire d’une usine.

Veliki Gloubotchek, Emelian montre le potager privé où reposent aujourd’hui plus de 300 Juifs détenus dans le camp du village ont été fusillé, puis brûlés.

Mais aussi…

Plusieurs témoignages ont relaté des tentatives d’évasions de la part de groupe de Juifs. A Skalat, Markian (1929), raconte qu’au printemps 1943, une nuit, un groupe de Partisans a attaqué le camp des travailleurs juifs, lesquels ont, pour une majorité, réussi à s’enfuir. A Zboriv, des prisonniers du camp se sont échappés du camion qui les amenait à l’exécution, si bien que, par la suite, les Allemands se sont mis à forcer les prochaines victimes à se coucher dans le camion, et à doubler les gardes allemands à l’arrière même du véhicule.

Deux témoins, Anna (1931), habitante Novosilka, et Adam (1930), vivant à Ternopil, qui ont assisté aux fusillades massives de la population juive locale, nous ont décrit un type d’assassinat que nous n’avions pas encore rencontré au cours de nos recherches, une véritable méthodologie de tuerie établie par un escadron de la mort : plusieurs fosses, plusieurs groupes de tireurs, sont mis en place en même temps et assassinent plusieurs groupes de Juifs de manière simultanée. Anna de dire : “lorsque les victimes arrivaient, 3 fosses avaient déjà été creusées (…) Trois groupes de Juifs s’approchaient en même temps des 3 fosses, avançaient sur une planche posée transversalement à chacune des fosses, où ils étaient fusillés. Il y avait plusieurs planches sur chaque fosse”.

Le dossier de préparation était composé de 90 pages d’extraits de la Commission Extraordinaire d’Etat soviétique et de 30 pages extraites des procès-verbaux des déclarations des personnes inquiétées par la justice allemande pour avoir participer aux assassinats des Juifs d’Ukraine. Ce voyage particulier avait pour objectif de retrouver les fosses de plus de 15 camps. A l’issue de notre enquête, nous pouvons conclure que 40% des fosses de ces camps n’ont pas de mémoriaux, et que 50% des mémoriaux ne se trouvent pas sur l’emplacement exact des tombes des victimes.