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Yahad in Unum

Séjour de recherche, janvier 2010

Restes d'une grange de l'ancien kolkhoze juif de Teofipol. (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)

 

Equipe d’investigation

Patrice Bensimon (interviewer)
Svetlana Birioulova (interprète)
Oleksii Kosarevskyi (interprète)
Denis Mouravitski (enquêteur)
Vera Savtchak (interprète)
Thierry Soval (caméraman)
Mikhaïl Stroutinski (spécialiste balistique)
Nicolas Tkatchouk (photographe)
Manuell Valls-Vicente (rédacteur du compte-rendu)

Une équipe de Yahad-In Unum vient d’effectuer un séjour de recherches de 17 jours dans le nord de la région de Khmelnitski (anciennement région de Kamenets-Podolsk), dans 12 villes et villages qui sont : Pavlikovtsi, Pisarevka, Volotchisk, Koupil, Staraïa-Siniava, Starokonstantinov, Orlintsi, Manevtsi, Gritsev, Iziaslav, Slavouta et Teofipol.
La région de Khmenlnitski fait partie de la Podolie, région des confins, elle est également la plus vaste région de l’actuelle Ukraine et l’une de celles comptant le plus de victimes juives de la Shoah en Ukraine (plus de 115 000 morts).

Voici des points majeurs des résultats de ce voyage que Yahad souhaite partager avec vous.


Les camps de travailleurs juifs de la Durchgangstraße IV (route reliant Lvov à Dnepropetrovsk via Vinitsa)

A l’instar des régions de Tarnopol et de Lvov, Yahad a enquêté sur des camps dont le but principal était la mise en place et l’entretien de la DG IV. Des entreprises allemandes chargées de son entretien, étant dotées d’une main d’œuvre insuffisante, des camps des prisonniers juifs furent créés le long de cette route pour utiliser les Juifs en tant que main d’œuvre des tâches les plus difficiles de l’entretien tel que le travail dans les carrières de pierre ou le transport de pierres tombales.
Quatre de ces camps se trouvaient dans les villages de Orlyntsi, Pavlikovtsi, Volotchisk et Slavouta. Mikhaïl (né en1930) de Pavlikovtsi qui, petit garçon, allait « chiper » des pommes de terre dans la cuisine du camp raconte : « Les Juifs valides travaillaient quotidiennement à la carrière de sable, sauf par très mauvais temps. Alignés, chaque Juif jetait une pelletée dans un chariot en marche, Les kolkhoziens des villages alentour devaient tour à tour conduire ce chariot. Ce dernier était alors dirigé vers la route goudronnée où se trouvaient deux tas de sable de 2,5m de hauteur. Des Juifs effectuaient aussi des travaux directement sur la route ».

Les recherches ont démontré que ces camps n’étaient pas coupés du reste du village : ils se trouvaient le plus souvent dans un kolkhoze au cœur du village, n’en occupaient qu’une partie, l’autre partie étant exploitée par les villageois non-juifs. Et Andreï (né en 1928) de Orlyntsi de témoigner : « Les hommes étaient séparés des femmes durant la nuit, chacun occupant une aile différente de l’édifice. Les enfants restaient enfermés durant la journée, les fenêtres étaient condamnées avec des planches en bois. Les Ukrainiens travaillaient dans les autres bâtiments du kolkhoze ». Les conditions des prisonniers juifs étaient terribles : « une vingtaine de Juifs étaient contraints de tirer eux-mêmes les chariots ». Si bien que ceux qui mourraient d’épuisement ou de faim, une cinquantaine de malheureux, furent enterrés dans une fosse derrière le kolkhoze qui demeure encore aujourd’hui sans protection, ni mémorial.

Contrairement aux camps de la DG IV dans la région de Ternopil, les victimes furent fusillées dans la ville ou le village à l’extérieur du camp (Slavouta, Volotchisk, Pavlikovtsi), voire dans un autre village (les Juifs du camp de Orlintsi furent fusillés à Manevtsi). Dans cette zone, les corps des prisonniers de ces camps ne furent pas soumis à la crémation dans le cadre de l’Opération 1005 (projet nazi visant à éliminer les traces de leurs crimes). De plus, les enquêteurs ont remarqué que les prisonniers de ces camps venaient de localités très variées (Koupel, Krasilov, Bazalia, Volotchisk), ce qui dénote la mobilité des Juifs de cette zone, que le Allemands déportent selon leurs besoins.

Starokonstantinov, Violida : « Les Juifs étaient placés par dix devant le fossé antichar, il y avait un seul tireur, il était saoûl. » (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)

Approfondissement des recherches à Starokonstantinov

Yahad avait entamé en 2008 ses recherches dans la ville de Starokonstantinov, qui était à l’aube de la guerre à plus de 50% juive, et où furent fusillés entre 6000 et 10 000 Juifs. Estimant que des éléments de l’enquête concernant la ghettoïsation et l’assassinat demeuraient à éclaircir, une équipe a de nouveau investigué et a trouvé Violida (née en 1933), qui vivait juste à côté du ghetto, et Anna (née en 1929). Elles ont confirmé toutes deux ce qu’affirmaient les archives soviétiques et allemandes : « Il y avait un ghetto au centre, entouré par des poteaux de télégraphes reliés entre eux par du fil barbelés […] tous les dimanches matin, les Juifs étaient rassemblés à 9 heures sur la place du marché ». Les Allemands procédaient à un appel de quelques heures et sélectionnaient les spécialistes ».

Les résultats des recherches de l’équipe ont confirmé ce qu’affirment les archives, il y eut trois fusillades, la dernière eut lieu en janvier 1943, dans un fossé antichar, Violida raconte : « Les Juifs arrivaient sur une colline, située à 300 mètres du lieu où les attendait le tireur. Ce sont les policiers qui les faisaient descendre. Tous étaient placés devant le fossé antichar, par groupe de 10 personnes, après avoir été déshabillés en haut de la colline. Ils étaient transis de froid ».

D’après Violida, l’administration gérait l’application des ordres allemands : « les tireurs se relayaient et étaient ivres, mon voisin fut réquisitionné par le staroste (responsable administratif ukrainien de la ville) pour transporter les caisse de munitions et d’alcool. » Le staroste réquisitionna également plusieurs dizaines de villageoises pour trier les vêtements des Juifs et y trouver les objets précieux. Enfin, l’administration géra également le démantèlement des maisons juives en autorisant et annonçant à la population du village et des villes voisines leur vente.

En 1942, une fusillade eut lieu à côté de la gare dans une fosse creusée par les Juifs eux-mêmes. Le père de Zoïa (née en 1933), qui était juif, fut alors assassiné avec des Tsiganes. Pourtant, sa mère, chrétienne, avait « comme tous les habitants non-juifs, dessiné une croix sur la porte ». Zoïa, cachée le long de la route, eut le temps de dire adieu à son père avant qu’il ne se fasse fusiller. Elle survécut grâce à un faux certificat de baptême.

Mais aussi…

Dans les villes de Slavouta et d’Iziaslav, trois témoins interrogés par Yahad affirment avoir vu des camions à gaz, dont la présence n’est mentionnée ni dans les archives soviétiques ni dans les archives allemandes. Nikolaï (né en 1922) et Petro (né en 1930) de Iziaslav se souviennent qu’en juin 1942 lors de la liquidation du ghetto « deux camions à gaz hermétiques dans lesquels les policiers faisaient monter les Juifs. Un tuyau de 15-20cm de diamètre reliait le pot d’échappement à l’intérieur du camion ». Ces camions faisaient des allers-retours entre le ghetto et le lieu d’exécution. Parallèlement, d’autres camions, non hermétiques, amenaient une autre partie des Juifs à la fusillade. Les propos des témoins feront l’objet d’une recherche dans de nouvelles archives et devront être corroborés par des chercheurs.
Petro qui fut témoin de la fusillade également raconte que « des camions à gaz étaient sortis des gens morts ou à moitié morts […] les autres Juifs étaient fusillés dans la fosse. Une allée de chaque côté de la fosse était prévue pour que le tireur passe.

A Staraïa-Siniava, un fait troublant fut évoqué par deux témoins Mikhaïl (1927) et Franka (née en 1927) : une femme ukrainienne, interprète des Allemands, était présente pendant la fusillade et tira même à la mitraillette sur quelques victimes. Là également, les archives ne rapportent pas ce fait.

Trois témoins ont rapporté la barbarie nazie dans le village de Koupel, où « on enferma une cinquantaine d’hommes et de femmes adultes dans les caves d’un bâtiment, au centre de Koupel. Au bout de plusieurs heures, les Allemands chargèrent le témoin d’emmener de l’eau pour les survivants. La porte fut à nouveau refermée et tous perdirent la vie, ne pouvant respirer. Les gens travaillant sur les routes enterrèrent les cadavres à coté de l’entrée, sous la statue de Lénine. » Les corps furent enterrés dans le cimetière juif par des villageois réquisitionnés par les policiers ukrainiens.

Enfin, grâce à Sergueï (né en 1930), l’équipe a également localisé dans le village de Teofipol un des très rares bâtiments d’un kolkhoze juif encore debout en Ukraine ou en Russie.

Fosse ou furent enterrés 50 prisonniers juifs du camp d'Orlintsi. (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)


Conclusion

A l’issu de ce 19ème voyage en Ukraine, l’équipe a interviewé 56 témoins, localisé 14 sites de fosses. Il faut souligner que contrairement au sud de la région à d’autres régions ukrainiennes, plus de 80% des sites de fosses ont des mémoriaux. En revanche, aucun n’est protégé du maraudage.

Il faudra encore un voyage pour clore l’enquête dans la région de Khmelnitski. Il aura donc fallu quatre séjours de recherches pour parcourir la plus grande région d’Ukraine.