Séjour de recherches, décembre 2009
Compte rendu du voyage de recherches YIU en Russie n°2
Région de Smolensk
27 novembre 2009 - 8 décembre 2009
Equipe de recherche :
Patrick DESBOIS – chef d’équipe
David GRINBERG - cameraman
Alexis KOSAREVSKYI - interprète
Svetlana BIRIOULOVA - interprète
Nicolas TKATCHOUK - photographe
Johanna LEHR - scripte et rédactrice du compte rendu
Mikhaïl STROUTINSKI – expert en balistique
Denis MOURAVITSKI - enquêteur
En 12 jours de recherches, l’équipe de Yahad - In Unum a enquêté dans 7 villes dont la ville principale de Smolensk et ses environs. Elle a répertorié 10 fosses communes dont 3 étaient totalement inconnues. Une des spécificités des recherches de Yahad - In Unum en Russie tient à la multiplicité des catégories de victimes sur lesquelles a porté l’enquête : prisonniers de guerre soviétiques, partisans, Vlassov, Tsiganes et Juifs.
L’enquête de Yahad - In Unum présentant des caractéristiques spécifiques en Russie, nous choisissons de relater le récit de notre expérience de terrain particulier puisque nous nous sommes concentrés durant ce voyage sur la ville même de Smolensk et de mettre en lumière les témoignages recueillis par l’équipe qui contiennent les informations historiques les plus inédites, tant au regard de la globalité des recherches de Yahad - In Unum au cours des cinq dernières années qu’au plan historique général.
L’expérience fructueuse de l’enquête de terrain dans la ville de Smolensk
Durant ce voyage de recherches, l’équipe a décidé d’enquêter dans la ville même de Smolensk. Les recherches en zone urbaine fortement peuplée sont toujours plus difficiles à mener que dans les villages et hameaux car la recherche des témoins oculaires des exécutions des Juifs et des Tsiganes est compliquée par la disparition et/ou rénovation des anciens quartiers datant de la guerre s’accompagnant d’un changement de population.
Nous avons mis au jour l’existence de véritables ‘raids’ perpétrés par les Allemands dans les villages autour de Smolensk contre les prisonniers évadés et les Juifs soupçonnés de se cacher parmi la population locale. Les hameaux de Issakovo et Sinkovo sont ainsi totalement vidés de leurs habitants. Ces derniers, expulsés de leurs maisons par les gendarmes, sont acheminés en colonnes à l’extérieur de la ville, et redoutent d’être fusillés. Pendant ce temps, les Allemands procèdent à la fouille complète des lieux.
L’éclatement des lieux d’exécution dans la géographie urbaine a sollicité de la part de l’équipe une coordination rigoureuse des enquêteurs et de l’équipe technique (cameraman, photographe, intervieweur, traducteurs et script) : en effet, nous avons cherché simultanément à identifier les fosses, trouver les témoins et analyser la topographie des lieux d’occupation allemande dans la ville. Car la proximité du front a eu des conséquences sur l’implantation des Allemands à Smolensk. Durant le temps d’occupation, les Allemands n’ont pas mis en place à Smolensk une administration civile comme en Ukraine et en Biélorussie: ce sont les troupes de la Wehrmacht qui administrent le territoire à partir de juillet/août 1941. Nous avons donc pu enquêter sur le camp de prisonniers de guerre soviétique installé à Smolensk par l’armée allemande et qui comptabilise 45 000 morts enterrés dans des fosses adjacentes au camp. De plus, l’équipe a réussi à contextualiser le choix du lieu d’implantation de l’état-major de l’Einsatzgruppe B, arrivé de Minsk en août 1941 dans la ville de Smolensk : en effet, l’état-major est installé sur une hauteur de Smolensk, qui se situe en-dehors du périmètre de la ville, délimité par la maison de défense de Smolensk. Un autre centre opérationnel, plus petit, était situé dans le cœur même de Smolensk, afin d’accéder rapidement au centre de la ville.

Maison de défense de Smolensk, délimitant l'état-major de l'Einsatzgruppe B. (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)
Au terme d’une longue recherche, nous avons retrouvé probablement l’un des derniers témoins oculaires de l’exécution des 3 000 Juifs du ghetto de Sadki, situé au nord-est de Smolensk. Selon Varvara I. qui faisait paître ses vaches tous les jours près du lieu de la fosse, les Juifs ont été tués de la façon suivante : ils ont été conduits en camions bâchés à la longue fosse de largeur d’homme déjà creusée la veille par 9 prisonniers de guerre soviétiques. Un Allemand dans le camion veillait à ce qu’ils ôtent leurs bijoux et leur enjoint de sauter directement dans la fosse, quatre par quatre, les mains dans le dos. Trois tireurs situés de l’autre côté de la fosse les fusillaient quand ils sautaient. La fosse n’a été comblée que le lendemain de l’exécution par des prisonniers de guerre.
Un témoin direct de l’exécution des 174 Tsiganes du hameau d’Aleksandrovka

Sergueï, témoin de l'exécution de Tsiganes à Alexandrovka. (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)
Pour la première fois depuis le début des recherches de Yahad - In Unum, nous avons pu reconstituer l’intégralité du déroulement de la tuerie par fusillade de Tsiganes. Un témoin direct nous a guidés sur toutes les étapes de la mise à mort. Nous avons pu l’interviewer sur les lieux mêmes de l’assassinat, ce qui a permis une reconstitution fructueuse basée sur les souvenirs resurgis du passé chez le témoin direct aiguillé par nos questions.
Ainsi, les 174 Tsiganes qui ont été tués dans le hameau d’Aleksandrovka, dans les faubourgs de Smolensk, avaient leur propre kolkhoze nommé “Stalinskaïa Konstitoutsia”. Le 24 avril 1942, Sergueï G. a vu de sa maison leur rassemblement sur la place près du lac par le détachement de 400 SS venu spécialement. Il a entendu l’appel nominatif fait par un Allemand parlant russe d’après une liste constituée la veille, puis a été témoin de leur déshabillage. Trois Allemands sont même entrés dans sa maison pour prendre trois pelles. Les SS ont ensuite sélectionné 13 hommes forts parmi les Tsiganes pour creuser la fosse. La totalité des Tsiganes a été conduite dans une grange située dans le cimetière, où une table et des chaises avaient été installées pour les Allemands qui les gardaient. La fosse était située à 50 m de la grange. Le témoin a vu la fusillade du toit de sa maison.
Également pour la première fois depuis le début des recherches de Yahad - In Unum à l’Est, nous avons trouvé un mémorial érigé sur la fosse à la mémoire des 174 Tsiganes fusillés à Aleksandrovka. Ce mémorial n’indique cependant pas qu’il s’agit de victimes tsiganes des Nazis.

Irina, posant avec l'équipe de Yahad - In Unum devant le mémorial de victimes tsiganes à Alexandrovka. (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)
Le déplacement de la population russe vers des camps allemands vers l’Ouest
Valentina S., âgée d’une dizaine d’années et résidant à Drogobouj pendant la guerre avec ses parents, nous a raconté comment sa famille a fui la ville à la deuxième arrivée des Allemands en été 1942 (ils avaient déjà occupé la ville en 1941, libérée par l’Armée rouge l’hiver suivant). Réfugiée dans un village alentour, elle a été capturée l’été 1942 par des “Russes” (selon ses propres termes) alors qu’elle fuyait en chariot sur la route de Minsk.
Son déplacement forcé vers l’Ouest a alors commencé. Elle a d’abord été prisonnière d’un camp près de Iartsevo, au nord-est de Smolensk. À l’entrée du camp, elle a dû se déshabiller et a été désinfectée, tandis qu’un haut parleur diffusait des chansons allemandes et russes aux paroles antisémites. En automne, elle a été emmenée en chariot à la gare et conduite en wagons à bestiaux en Biélorussie. Dans la région de Vitebsk, à Drissa, elle vivait captive dans une école. Elle a été ensuite transférée à Postavy où le camp était entouré de petits lacs. Dans ces deux villes, les habitants lui ont enjoint de ne pas boire l’eau car les Allemands avaient jeté dans les puits les corps des Juifs assassinés. Enfin, elle a été déplacée à Miory. Elle vivait là dans un camp entouré de barbelés, d’où les Allemands envoyaient des prisonniers sélectionnés aux travaux forcés en Allemagne. Valentina a réussi à s’échapper du camp avec sa mère grâce au concours d’un jeune garçon biélorusse lié aux partisans.










