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Yahad in Unum

Research trip, August 2009

Dans la ville de Kamen, Elizaveta : « Les Juifs attendaient assis sur une colline, ils étaient exécutés et tombaient morts de l'autre côté de la colline ». (photo © Yahad In Unum / Nicolas Tkatchouk)

Dates : 04/08/09-21/08/09

Région : Région sud-est de Brest

Participants : Patrice Bensimon (chef d’équipe, interviewer), Svetlana Birioulova (interprète), Alekseï Boudia (interprète), Johanna Lehr (rédactrice du compte-rendu journalier), Denis Mouravitski (enquêteur), Thierry Soval (cameraman), Mikhaïl Stroutinski (spécialiste balistique), Nicolas Tkatchouk (photographe).

Villes et villages investigués : Pogost-Zagorodski, Viaz, Kamen, Dobraïa Volia, Galeva, Lakhva, Kojan Gorodok, Louninets, Stoline, Belooucha, Loguichine, Motol, Osnejintsy, Ossovnitsa, Roudsk, Ivanovo, Telekhany, Mokrovo, Sankievitchi.



A l’issue de presque 3 semaines de recherches en Biélorussie ce mois d’août 2009, l’équipe de Yahad-In Unum tient à vous faire part des découvertes notables qu’elle y a faites.
Ce séjour d’investigation s’est déroulé dans la partie sud-est de la région de Brest, anciennement région de Pinsk. A l’aube de la Seconde guerre mondiale, dans la seule ville de Pinsk, chef-lieu de la région, 27 000 des 30 000 des habitants étaient juifs.

Dans la région de Brest en Biélorussie, Aleksander : « Le premier groupe était couché par terre, se faisait fusiller, le groupe suivant descendait, rangeait les corps dans la fosse comme des sardines puis se faisait tuer. »

Présence récurrente d’unités de cavalerie au cours des exécutions

Selon les archives allemandes analysées et traduites par l’équipe de Yahad, plusieurs unités à cheval, la 2ème de cavalerie de la police n°1, le 4ème bataillon de l’Unité de cavalerie II, par exemple, ont participé aux fusillades des Juifs de la région de Pinsk.
Des témoins interviewés par l’équipe ont confirmé la participation aux exécutions des Juifs de ces cavaliers dans les villages de Motol, Loguichine, Ivanovo, Telekhany, Pogost Zagorodski… Vassili (1928) témoigne, au sujet de la fusillade des Juifs de Pogost Zagorodski (130 victimes masculines), tués dans son village : « Un Juif boîtait, un SS à cheval lui a donné un coup puis il lui a tiré une balle dans l’oreille », Tatiana (1922) de rajouter « Les Juifs marchaient 4 par 4. Ils étaient gardés devant derrière et sur les côtés par des Allemands à cheval en uniforme de camouflage ». Stepan (1920), lors d’une des exécutions (1400 victimes) des Juifs de Motol (ville natale de Haïm Weizmann), « On les fusillait toutes ensemble au bord de la fosse. La fosse avait une forme d’arc. Les tireurs étaient dans le dos des victimes. Les gardes à cheval étaient tout autour ».

Deux modèles d’exécutions prépondérants dans la région de Pinsk

D’après les témoignages recueillis, les bourreaux ont utilisé, principalement, deux modes de tuerie des victimes juives.
Dans les villes de Pinsk, de Stoline, à Lakhva, Ivanovo, les Allemands forçaient les Juifs à descendre dans la fosse par une pente creusée à cet effet. Les premières victimes allaient jusqu’à une extrémité de la fosse s’allonger face au mur. Les bourreaux descendaient eux-mêmes dans la fosse et les fusillaient. Le groupe suivant devait s’allonger à son tour, dans le même sens, au niveau des genoux des précédents et ainsi de suite. Il apparaît que, pour un tel modèle d’exécution où il n’y a qu’une seule couche de victimes, les Allemands utilisaient ou faisaient creuser des longues fosses.
Ivan, réquisitionné pour combler la fosse, raconte l’exécution des Juifs de Stoline : «  tout autour de la fosse, des gardiens allemands. On disait aux Juifs de prier, de s’allonger sur les corps de façon à ce que leurs têtes soient au niveau du bas du dos du cadavre en dessous. Deux Allemands passaient avec leurs mitraillettes et tiraient dans la tête ». Iakov (1904), témoin interviewé en 1944 dans le même village par la Commission Soviétique, réquisitionné pour chargé sur son chariot les vêtements des Juifs assassinés, confirme ce modèle « on leur a dit de s’allonger dans la fosse contre terre, quatre Allemands sont descendus dans la fosse armés de mitraillette et les ont fusillés ».

Le deuxième mode de tuerie n’avait pas été rencontré auparavant par Yahad. A Loguichine et dans un des 3 lieux d’exécution des Juifs de Motol, les nazis n’ont fusillé les malheureux juifs dans aucune fosse. « Il n’y avait pas de fosse; les victimes étaient exécutées debout. On les amenait toutes les 10 minutes par groupes de 40 à 60 personnes dans la rue du témoin. Il y avait une certaine distance à chaque fois (50 m) entre les lieux de fusillade », raconte Andreï (1933) de Motol. Ce n’est qu’après que les corps étaient enterrés par les villageois de tout un quartier dans une fosse qu’ils devaient creuser eux-mêmes ou dans un ravin, comme à Loguichine (entre 300 et 500 victimes), Mikhaïl (1932), enfant curieux a pu voir : « Une tranchée en pente menait à la carrière: là avait lieu l’exécution; les corps étaient ensuite traînés jusqu’à la carrière, avec des crochets ou à la main ».

Interaction entre la ville et le ghetto

L’équipe de recherches a noté, à plusieurs endroits, que le ghetto n’était pas tout à fait « hermétique », qu’il n’était pas totalement coupé de l’extérieur.
A Pinsk, comme nous l’explique Vassili (1914), travailleur forcé biélorusse, que l’on voyait de nombreux groupes de Juifs partir du ghetto de la ville pour travailler dans des fabriques, de chaussures par exemple, mais aussi à l’hôpital. Ivan (1913) travaillait à Ivanovo dans un bâtiment non gardé où des connaissances juives cordonniers travaillaient également.
Autre fait interpellant qui tend à montrer la « relative » surveillance de certains ghettos de la région, Maria (1926), habitante de Belooucha, de dire « ma famille a commandé un meuble, une grande commode, peinte à la main, aux Juifs du ghetto: nous avons transporté le meuble par charrette du ghetto de Stoline en faisant attention aux gardes ».
A Stoline, tous les jours, les Juifs étaient emmenés aux travaux forcés à 14km d’ici: des milliers d’hommes juifs cherchaient de la tourbe tous les jours pour une usine dirigée par un Volksdeutsch.

Synagogue de Stoline où officiait notamment le rabbin Perlov.

Exécutions publiques ?

Comme lors de précédents voyages, nous avons noté la présence de très nombreux villageois lors des exécutions, qui ne sont ni des réquisitionnés ni des collaborateurs. Présence qui remet en cause le caractère secret de l’extermination des Juifs.
C’est le cas à Kamen où une partie des Juifs de Pogost Zagorodski a été tuée. Elizavieta témoigne « les Allemands prenaient les Juifs 2 par 2 pour les fusiller. Les Juifs attendaient assis sur une colline; ils étaient exécutés et tombaient morts de l’autre côté de la colline. Les gens du village, presque la moitié du village, étaient de l’autre côté de la route et regardaient ».
Dans la ville de Louninets (plus de 4500 victimes), Arkadi se souvient que nombre de personnes suivaient les colonnes, regardaient les victimes se déshabiller, descendre dans la fosse et se faire tué. Certaines volaient des vêtements des victimes pendant l’exécution même.

Mais aussi…

A Lakhva (1946 victimes), comme le confirment les archives allemandes et soviétiques, les témoins ont assisté à la révolte d’une partie des prisonniers du ghetto qui, comprenant que l’exécution venait de commencer, n’a pas voulu se laisser emmener. Grigori (1930) se souvient : « Les Juifs ont tiré contre les Allemands et ont mis le feu au ghetto; ceux qui ne sont pas morts brûlés ou étouffés et qui cherchaient à s’enfuir ont été rattrapés et exécutés sur une petite colline environnante où ils ont été fusillés de manière isolée. Les villageois ont ramassé les corps avec leurs chariots sous l’ordre des policiers ».

A Stoline, Mikhaïl a été réquisitionné par le staroste pour « avec 15 autres hommes pendant une journée pour sortir les coussins, oreillers et draps et vaisselle des maisons du ghetto ».

A Pinsk (plus de 20 000 victimes), Vassili, témoin d’une des grandes fusillades de Pinsk, au cours de laquelle, plus de 10 000 malheureux Juifs furent exécutés : « Les colonnes faisaient plus d’un km de long, les juifs marchaient par 4. Elles étaient gardées par des policiers et des allemands en moto et à cheval. La dernière colonne était celle des ingénieurs (qui venaient du ghetto et travaillaient dans les usines avec des laissez-passer) et des femmes juives: un tiers de la colonne a tenté de s’enfuir et s’est dispersé dans tous les sens. »
Auparavant, il avait été réquisitionné pour creuser ces fosses : « les Allemands utilisaient un ruban pour calculer la dimension de la fosse. On creusait les fosses une par une. On remplissait deux fosses par jour, mais il y avait du temps entre les exécutions. »
Deux mois plus tard, tout le village de Dobraïa Volia a assisté à l’Opération 1005 « il y avait un seul bûcher dans lequel ils mettaient 3 corps à la fois. Ils y mettaient de l’essence. Les Allemands eux-mêmes faisaient ça, pendant un mois ».

Yahad s’est également rendu dans le village de Mokrovo afin d’éclaircir la divergence des informations des archives soviétiques et les archives allemandes. Selon ces dernières, les Juifs du village ont été tués dans la ville même, ce qu’infirment les archives soviétiques. Lors de sa journée d’investigation sur les lieux, 5 témoins ont affirmé, conformément aux archives soviétiques, que les Juifs de Mokrovo avaient été emmenés au ghetto de Lakhva.

Bronnaya Gora, Alekseï : « Les Juifs arrivaient en train, les fosses étaient déjà prêtes : 6 fosses, 3 à droite des rails, 3 à gauche. »

Lors de ce voyage, l’équipe de recherches a parcouru 20 villes et villages, interrogés 80 témoins, enquêtés sur 24 fosses, dont près de 50% sont sans mémorial.